Manuelita

Mes expériences avec des organisations paysannes en Equateur

09 février 2009

Portrait d'un pays en mouvement

Dans l’un de mes premiers messages je vous parlais de ma « redécouverte de l’Equateur ». Celle-ci ne se résume certainement pas à retrouver ou découvrir de nouveaux endroits ou de nouveaux paysages…L’Equateur d’aujourd’hui, sous certains aspects est très différent du pays que j’ai quitté il y a deux ans et demi. En effet, le pays connaît actuellement d’importants changements à tous les niveaux. Ceci suite à la mise en place par le gouvernement de Rafael Correa, le 17 octobre dernier, d’une nouvelle Constitution, rédigée par l’Assemblée constituante. Cette Assemblée représentant les divers mouvements de la société civile équatorienne.

Si cette nouvelle Constitution, à la lecture, peut paraître exemplaire et porteuse de beaucoup d’espoir de changement pour la population équatorienne, dans la pratique, les choses sont un peu différentes …

Bien entendu, les choses ne vont pas se mettre en place du jour au lendemain, il faudra du temps, une volonté politique forte, et moins de corruption !

Dans le domaine de la santé, des changements positifs sont notables dès à présent, avec un accès gratuit aux soins et aux médicaments dans les hôpitaux publics. Mais malheureusement, l’attention y souvent de bien piètre qualité et les médicaments souvent inexistants … La route est donc encore longue !

Pour le reste, les choses sont loin d’être simples. Outre cette avancée non négligeable pour l’accès à la santé, la Constitution et les nouvelles lois qui se mettent en place petit à petit présentent de grandes contradictions qui posent bien des questions. Le point le plus délicat en étant le fait que toutes les réformes sociales annoncées seront financées par … l’extraction du pétrole ! L’amélioration du bien-être des Equatoriens dépendra donc des fluctuations du prix de l’or noir sur le marché international – et qu’adviendra-t-il lorsqu’on aura épuisé ce fameux pétrole?. Non seulement cela, mais bien plus, baser les réformes d’un pays sur l’argent du pétrole permet très difficilement – comme annoncé dans la Constitution - d’assurer le respect et la protection de l’environnement et des peuples indigènes vivant dans l’Amazonie où se trouvent les gisements ! Lorsqu’on voit les conséquences désastreuses que l’extraction du pétrole peut avoir dans une zone pétrolière comme celle dans laquelle je vis, sincèrement, cette idée fait peur ! 

Ce Président a jouit d’une énorme popularité au début de son mandat, essentiellement auprès des mouvements indigènes, et paysans, très fortement représentés dans le pays. Rafael Correa s’est présenté comme un président de gauche, voulant rompre avec le modèle néolibéral et annonçant le socialisme du XXIème siècle. Mais, il n’était toutefois pas question de se fâcher avec les grands industriels et multinationales pétrolières présentes dans le pays. Ce double positionnement entraîne un double discours qui se reflète dans la mise en place des nouvelles lois, celles-ci ne restant souvent que des demi-mesures.

Pour terminer de tracer le portrait de ce pays aux réalités diverses. Un exemple de ce qu’il reste à faire dans un domaine essentiel qu’est celui de l’accès à l’eau, Je ne parle même pas d’eau potable mais d’eau, tout simplement.

Prenons un cas que je connais bien : Jipijapa, malheureusement loin de constituer un cas isolé dans la région de la côte. Tout le système de distribution d’eau courante est installé depuis des années dans cette petite ville de 35 000 habitants. Or, personne ne jouit d’eau courante… L’eau est un instrument de pouvoir hautement convoité. A Jipijapa, il y a quelques années, la Junta de ressources hydrauliques s’est vue attribuer une somme importante par le gouvernement équatorien pour la mise en place du système de distribution d’eau courante et potable. Les dirigeants s’en sont mis plein les poches et absolument rien n’a été mis en place. Tous les habitants sont au courant, mais personne n’ose ou ne peut réagir. Les personnes ayant essayé de le faire – les responsables de  la  Radio Alfaro de la Upocam par exemple - ont reçu des menaces de mort, les obligeant au silence.

Pour disposer d’eau, les habitants de Jipijapa ont donc deux possibilités. La première : faire remplir environ chaque semaine, un réservoir posé sur le toit de leur maison. Pour ce faire, ils doivent contacter cette même Junta de ressources hydrauliques qui envoie alors un camion citerne – qui vient quand il a le temps – qu’il faut payer pour chaque remplissage. Ces camions indiquent « eau potable » …or quiconque se risque à boire cette eau tombe malade … normal, si elle vient d’un puits d’eau stagnante et mal isolée du soleil et des moustiques !

Autre solution : attendre l’ouverture des vannes …

C’est-à-dire que plus ou moins tous les deux jours, la Junta de ressources hydrauliques - encore elle ! – met en route le système de distribution… la population a alors « la chance » de pouvoir profiter de l’eau courante pendant quelques heures, leur permettant de remplir leurs réservoirs pour les deux jours qui suivent. Bien entendu, personne ne sait à quelle heure l’eau « va venir » ! C’est toujours irrégulier, et souvent pendant la nuit… celui qui a l’oreille assez fine pour entendre son robinet siffler pendant la nuit peut alors se lever, à 4 heure du matin par exemple, pour remplir ses réservoirs, au rythme du maigre filet d’eau qui s’écoule de son robinet.

Voila comment maintenir, en deux leçons, le pouvoir sur toute une population !

En attendant, en deux ans, grâce au bourgmestre de droite au pouvoir, une chose à changé à Jipijapa : la place centrale a été remodelée, plusieurs monuments ont été édifié en honneur à la culture de la région. Les habitants sont maintenant fiers de leur ville ! Utiliser la revalorisation culturelle pour faire oublier les droits fondamentaux non respectés ?

Il y a encore du pain sur la planche Monsieur Correa …

Point positif, sans attendre un changement radical des choses, les organisations locales se basent sur les nouveaux acquis existants pour continuer leur lutte et adapter leur action au nouveau contexte.

Pour cette raison, entre autres, les habitants du bassin amazonien et en particulier les peuples indigènes, après avoir appuyé la présidence de Correa, y sont maintenant de plus en plus fortement opposés.

Beaucoup de changements sont annoncés : la gratuité de l’accès à la santé et à l’enseignement, la sécurité sociale pour tous, un fond d’aide au logement, une valorisation de la culture paysanne et des identités indigènes …

Des droits fondamentaux, qui peuvent nous sembler « normaux », à nous Européens, mais qui, pour un pays comme l’Equateur, représentent un énorme pas en avant !

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